La situation des journalistes dans la région des Grands Lacs s’est fortement dégradée au cours des dix dernières années. Selon un récent rapport de Reporters sans frontières, près de 500 journalistes ont été arrêtés entre 2015 et 2025. L’organisation fait également état de 10 journalistes tués, 5 portés disparus et 111 détenus, dont certains sont encore en prison. En RDC, les journalistes sont contraints de pratiquer de l’autocensure en permanence, de fuir pour sauver leur vie et d’adapter les informations selon les narratifs des autorités occupant le lieu, le gouvernement ou les groupes armés.
Les journalistes en RDC travaillent dans la peur et avec plus de vigilance dans certaines régions du pays. De plus, les crimes commis contre eux restent largement impunis. Par exemple, au Nord-Kivu, certains médias, notamment les radios communautaires, ont été pillés ou suspendus.
Une liberté d’informer fragilisée dans toute la région, notamment en RDC
Cette dégradation concerne plusieurs pays de la région, notamment la République démocratique du Congo, le Burundi, le Rwanda, l’Ouganda et la Tanzanie.
Selon Wema Kennedy, défenseur de la liberté de la presse basé à Beni dans le Nord-kivu, zone sous contrôle de Kinshasa, l’impact de ces arrestations est direct.
« La liberté de la presse a nettement reculé. Aujourd’hui, que ce soit dans les zones contrôlées par le gouvernement ou celles sous contrôle des groupes armés, les journalistes font face aux mêmes contraintes. On leur impose des mots, des narratifs. Ce n’est plus du journalisme ».
Dans les zones de conflit, notamment dans l’est de la RDC, les journalistes sont contraints d’adapter leur langage selon les autorités en place, qu’elles soient étatiques ou rebelles.
Dans l’est de la RDC, les journalistes informent en risquant leur vie
Dans les villes de Goma et Bukavu, le climat sécuritaire a profondément transformé le paysage médiatique. À Bukavu, sous forte présence militaire, exercer le métier de journaliste est devenu risqué. Les sujets liés à la sécurité ou aux groupes armés sont particulièrement sensibles.
« On nous a imposé une ligne de conduite. Les sujets sensibles, nous les évitons ou les traitons avec beaucoup de prudence. Nous n’avons plus la liberté d’informer comme avant », révèle un journaliste qui a requis l’anonymat.
Face à ces pressions, l’autocensure s’impose progressivement dans les rédactions. Les débats ouverts ont laissé place à la prudence, voire à la peur. Certains journalistes n’ont d’autre choix que de fuir. Menacés, ils quittent leurs villes d’origine pour préserver leur vie.
À Bunia, plusieurs journalistes déplacés tentent de se reconstruire dans des conditions précaires. « J’ai fui après des menaces. Aujourd’hui, la vie est difficile. Trouver à manger ou payer le loyer est un défi. Mais je continue à exercer », témoigne Pascal Ombeni, journaliste originaire de Bukavu.
Même constat pour Moses Mumbere, venu de Goma : « Nous avons quitté la ville par peur d’être arrêtés ou forcés à travailler sous contrainte. Malgré tout, je n’ai pas abandonné le métier ».
Les radios communautaires en première ligne
Dans l’est de la RDC, les radios communautaires sont particulièrement touchées. Depuis janvier 2024, au moins 33 stations ont été pillées, détruites ou suspendues dans le Nord-Kivu.
Dans certaines zones, la rébellion impose un contrôle direct des contenus médiatiques, allant jusqu’à interrompre des programmes ou diffuser des messages imposés.
À Goma, les journalistes font face à une pression constante. Selon l’Union nationale de la presse du Congo (UNPC), l’autocensure est devenue une pratique courante.
« Les journalistes ne savent plus quoi dire ou ne pas dire. Les descentes sur le terrain sont difficiles, parfois même surveillées », explique Valéry Mukosasenge, secrétaire provincial de l’Union nationale de la presse du Congo (UNPC).
Une impunité persistante
Malgré l’existence de mécanismes juridiques, les crimes commis contre les journalistes restent largement impunis. Pour les défenseurs de la liberté de la presse, le principal défi reste l’application effective des lois.
« La place d’un journaliste n’est pas en prison, mais dans une rédaction. Tant que les responsables ne sont pas sanctionnés, les violations continueront », insiste Wema Kennedy.
Une crise régionale aux conséquences durables
La situation dans la région des Grands Lacs illustre une crise profonde de la liberté de la presse. Entre pressions politiques, conflits armés et insécurité, les journalistes continuent de travailler dans des conditions extrêmes.
Malgré tout, beaucoup restent engagés à informer, convaincus que l’accès à une information libre et indépendante demeure essentiel pour les populations.