En RDC, les réseaux sociaux ont été secoués, fin janvier, par l’annonce de la suspension de Monseigneur Fulgence Muteba de ses fonctions de président de la Conférence épiscopale nationale du Congo (CENCO) et d’archevêque de Lubumbashi. Les publications consultées (ici, ici et là notamment) s’accompagnent, pour certains, d’un prétendu décret de la secrétairerie de l’Etat du Vatican qui acte cette mise à l’écart momentanée du prélat congolais. Attention, ce document est faux ! Fulgence Muteba est toujours à la tête de la CENCO et de l’archidiocèse de Lubumbashi.
Un document avec l’en-tête “Secrétairerie d’État du Vatican” -l’équivalent du ministère des Affaires étrangères du Saint-Siège- est apparu sur Facebook depuis le 13 janvier, notamment sur la page Facebook L’homme des couloirs avec la légende suivante : “Urgent Urgent. Le Saint siège vient de frapper fort, la suspension de Mgr Fulgence Muteba, archevêque de Lubumbashi et président de la CENCO pour son militantisme au mouvement insurrectionnel. La liste est longue, le prochain sera Abbé NSHOLE et le Cardinal Ambongo. Suite à cette lourde décision, les services ont intérêt de surveiller de tout près les mouvements de Mgr Fulgence MUTEBA. Affaire à suivre”.
“Le Saint-Siège, ayant examiné la situation ecclésiale et agissant conformément aux normes du droit canonique, a pris acte de la disposition manifestée par Son Excellence Monseigneur Fulgence MUTEBA, Archevêque métropolitain de Lubumbashi, à observer la décision portant suspension temporaire de l’exercice de ses fonctions, y compris celles de Président de la Conférence Épiscopale Nationale du Congo (CENCO)”, lit-on sur ce document qui aurait été signé par le Secrétaire d’État Pietro Parolin.
Pas de traces du document dans les canaux officiels
En observant minutieusement le prétendu décret, plusieurs incohérences ont été décelées, entre autres l’absence de la date du document, de signature, de sceau officiel et des armoiries de l’Etat du Vatican dont la présence est quasi systématique dans l’en-tête des documents officiels du Saint-Siège.
Pour retrouver un modèle de décret authentique du Saint-Siège, la Cellule de vérification du Studio Hirondelle RDC a consulté le site internet officiel de l’Etat du Vatican. Un décret du 31 mai 2005 portant protection des écrits du Saint-Père et du Saint-Siège a notamment été trouvé, sous le lien Documents dans la sous-rubrique Secrétairerie d’Etat de la rubrique Curie Romaine et autres organisations. Ce document porte le nom du Cardinal Angelo Sodano, Secrétaire d’État de 1990 à 2006.
En comparant les deux documents – celui circulant sur Facebook et celui trouvé sur le site web de l’Etat du Vatican -, des différences frappantes ont été découvertes. Si le document officiel contient les armoiries du Saint-Siège, celui en circulation sur les réseaux sociaux en manque. De plus, le décret officiel débute par la mention “Décret” suivi du titre et du nom de son auteur ensuite de l’objet du document. Des informations qui manquent dans le décret de Facebook. Enfin, le nom et le titre de l’auteur du décret sont disposés différemment : au coin inférieur droit sur le document officiel et à gauche pour le document trouvé sur Facebook.
Sur le site du Saint-Siège, la page web réservée à l’actuel secrétaire d’État, le cardinal Pietro Parolin et dont le nom se trouve dans le document Facebook, ne reprend pas le décret en circulation. Le fichier est introuvable dans l’onglet Acta Apostolicae Sedis où on retrouve normalement tous les actes officiels du Saint-Siège.
Muteba toujours à la tête de la CENCO
Des recherches avancées sur Google avec les mots-clés “site:vaticannews.va Fulgence Muteba after:2024-12-31” et “site:osservatoreromano.va Fulgence Muteba” n’ont pas donné de résultats probants. Ces démarches visaient à retrouver des articles publiés après le 31 décembre sur le site du Vatican qui cite Fulgence Muteba mais aussi tous les articles évoquant Fulgence Muteba sur le site Internet du quotidien officiel du Vatican sans limite de date.
Aucune trace non plus de cette prétendue suspension sur le site Internet de la Cenco. Mgr Fulgence Muteba est toujours présenté comme l’archevêque de Lubumbashi dans l’onglet Diocèses puis Province ecclésiastique Lubumbashi.
Contacté le 23 janvier via WhatsApp, le secrétaire de la commission épiscopale de communications sociales de la Cenco, l’Abbé Guy Masieta, a dénoncé “une blague de mauvais goût”. Selon lui, “Mgr Fulgence Muteba est toujours évêque de l’église catholique, il est toujours archevêque de l’archidiocèse de Lubumbashi et président de la Cenco”. Il a ajouté que ce dernier continue “à célébrer les messes dans son diocèse et le gère au quotidien”.
Procédures et sanctions dans l’église catholique
L’Abbé Guy Masieta a également expliqué la procédure pour annoncer une décision du Saint-Siège. Selon lui, la charge de rendre publique une telle décision revient à la Conférence épiscopale. “Dans l’église catholique, si un évêque est suspendu ou démis de ses fonctions, c’est le Vatican qui communique la décision via la nonciature de ce pays. Et la nonciature, à son tour, communique la nouvelle à la conférence épiscopale qui la rend publique à tous les fidèles et aux personnes de bonne volonté ”, a-t-il souligné.
A propos des sanctions au sein de l’église catholique, le Code de droit canonique reprend plusieurs infractions telles que l’apostasie, l’hérésie, le schisme ou séparation au sein de l’église, l’atteinte aux bonnes mœurs, l’excitation à la haine et au mépris contre la religion ou l’église, la profanation d’une chose sacrée, meuble ou immeuble.
La CENCO et son rôle dans la crise congolaise
Ce prétendu décret annonçant la suspension de Mgr Fulgence Muteba a commencé à circuler la veille de la rencontre entre le président angolais et président en exercice de l’Union africaine, João Lourenço, et une délégation conjointe des églises catholique et protestante de la RDC, conduite par Mgr Fulgence Muteba pour le compte de la CENCO et André Bokundoa pour le compte de l’Église du Christ au Congo (ECC).
Les deux églises sont porteuses d’une initiative baptisé “Pacte social pour la paix et le bien-vivre ensemble en RDC et dans les Grands-lacs” qui vise à résoudre la crise congolaise. Elles proposent notamment un dialogue inclusif comme solution.
Face à des contenus en ligne, consulter des sources primaires comme des documents officiels relatifs à la réglementation d’une organisation peut s’avérer important afin d’en vérifier l’authenticité. L’observation peut être un grand allié dans la démarche car elle peut permettre de découvrir des incohérences dans un document.
La rumeur de la semaine est une rubrique pour décrypter les fausses informations qui circulent sur nos réseaux sociaux et au sein de nos communautés locales sur le terrain.