🎧 Contexte : des images anciennes, étrangères ou générées par IA recyclées et attribués à une mobilisation du parti au pouvoir en mai 2026

Après les sanctions américaines annoncées le 30 avril contre l’ancien président Joseph Kabila, l’UDPS et d’autres partis de l’Union sacrée ont organisé, le 4 mai à Kinshasa, une marche de soutien à cette décision. Mais sur les réseaux sociaux, plusieurs images (1, 2, 3, …) présentées comme des preuves d’une mobilisation massive ont été sorties de leur contexte. Certaines sont anciennes, d’autres proviennent d’un autre pays, et au moins une a été générée ou modifiée par intelligence artificielle. C’est ce que révèle une vérification menée par Vunja Uongo.

Depuis le 30 avril, Joseph Kabila, ancien président de la République démocratique du Congo, est visé par des sanctions américaines. Quelques jours plus tard, le 4 mai, l’Union pour la démocratie et le progrès social, parti présidentiel, a organisé une marche à Kinshasa avec d’autres formations de l’Union sacrée de la nation, la plateforme majoritaire au parlement congolais. Sur Internet, ces deux faits établis ont donné lieu à plusieurs manipulations visuelles.

Pour démontrer l’ampleur supposée de la mobilisation, des comptes réputés proches du pouvoir ont partagé des photos montrant de grandes foules. Si ces images peuvent impressionner à première vue, une vérification poussée relève un « détournement contextuel ». L’une des images les plus relayées montre une foule aux abords du Stade des Martyrs, à Kinshasa. Elle a notamment été utilisée pour féliciter le questeur du Sénat, Taupin Kabongo, présenté comme l’un des artisans d’une mobilisation de « plus de 6 millions de Congolais ». Mais une recherche d’image inversée permet de retrouver ce même cliché dans des archives plus anciennes. Il ne date pas de la marche du 4 mai.

Le décor trahit le détournement

Cette photo correspond en réalité à un meeting politique organisé le 31 juillet 2016 (voir ici et ) par l’opposition congolaise à Kinshasa, à l’époque du dialogue politique sous le régime de Joseph Kabila. L’image authentique a été recyclée pour faire croire à une mobilisation récente. De plus, l’environnement visible sur la photo ne correspond plus à l’état actuel du site, avec le terrain situé en face du Stade des Martyrs -autrefois utilisé pour de grands rassemblements politiques- qui est fermé depuis plusieurs années. La scène ne peut donc pas être présentée comme une image actuelle de la marche du 4 mai.

Une autre photo, montrant une grande avenue noire de monde, a également circulé avec des légendes suggérant que Kinshasa avait été « inondée » par les manifestants. Là encore, la vérification contredit cette présentation. Une recherche d’image inversée permet de retrouver le cliché dans un tout autre contexte, en Asie. Des coupures des médias et des banques d’images renseignent que le cliché documente plutôt une manifestation prodémocratie organisée à Bangkok, en Thaïlande, en octobre 2020. À l’époque, des mouvements prodémocratie thaïlandais réclamaient des réformes politiques et constitutionnelles.

Plusieurs médias internationaux avaient utilisé cette photo, prise par E4C pour Getty Images, pour illustrer ces manifestations en Thaïlande. Rien, dans l’image, ne permet de l’associer à Kinshasa ou à la politique congolaise. On n’y voit ni drapeau congolais, ni symbole de l’UDPS, ni repère urbain identifiable de la capitale congolaise.

L’IA utilisée pour multiplier la foule

Dans le même élan, une image montrant des militants de l’Alliance des forces démocratiques du Congo (AFDC), parti de Modeste Bahati Lukwebo, a largement circulé et a été utilisée par des cadres de ce parti politique pour démontrer leur « grande mobilisation ». Contrairement aux deux premières, ce cliché n’est pas sorti de son contexte mais a été généré -ou plutôt modifié- par intelligence artificielle. La photo montre une impressionnante colonne de drapeaux rouges de l’AFDC, au milieu d’une foule très dense. Sur les côtés, on distingue ce qui s’apparentent à des drapeaux de la République démocratique du Congo, tandis qu’une scène équipée d’écrans géants domine l’arrière-plan.

Une observation attentive a permis de relever plusieurs anomalies typiques des images produites par intelligence artificielle, notamment des motifs incohérents sur les bannières, des silhouettes humaines déformées, ainsi que des formes abstraites dans la masse de la foule. Ces indices visuels ont été confirmés par des analyses techniques. Une première analyse, réalisée avec les outils de Google, a permis d’identifier la présence d’une signature numérique SynthID. Ce marqueur indique que l’image a été générée ou modifiée par une intelligence artificielle de Google. Une seconde analyse effectuée avec Hive Moderation a conclu à 99,7 % qu’il s’agissait d’une image synthétique.

Malgré ces indices, le cliché a été partagé par plusieurs personnalités, dont Litsani Choukran, ancien journaliste devenu proche du président Tshisekedi, et Christian Lumu, vice-président de la Ligue des jeunes du parti présidentiel. Sur X, Litsani Choukran a accompagné l’image de ce commentaire : « Ça c’est seulement pour dire “Merci à Trump” », insinuant que la mobilisation serait encore plus importante s’il s’agissait de demander un changement de Constitution.

Kabila et les sanctions américaines

Ces publications ont circulé en marge des sanctions prises contre Joseph Kabila, ancien président de la République démocratique du Congo, s’inscrivent dans un contexte des sanctions économiques prises par le Bureau de contrôle des avoirs étrangers. Cette mesure entraîne le gel de ses avoirs sur le territoire américain et interdisent aux personnes ou entités américaines de réaliser des transactions financières ou commerciales avec lui. Washington justifie ces sanctions par le rôle présumé de Joseph Kabila dans l’instabilité de l’Est de la RDC. Les autorités américaines l’accusent notamment d’apporter un soutien stratégique et politique à l’Alliance Fleuve Congo et au Mouvement du 23 mars. Ces accusations s’ajoutent à sa condamnation à mort par contumace, prononcée en septembre 2025 par la justice militaire congolaise, qui l’a reconnu coupable de complicité avec le M23, de crimes de guerre et de crimes contre l’humanité. Joseph Kabila rejette toutefois catégoriquement ces accusations. Par l’intermédiaire de ses proches, il dénonce des mesures « profondément injustifiées » et « politiquement motivées ».

Sur Internet, la désinformation visuelle ne repose pas toujours sur des montages grossiers. Très souvent, une image authentique peut devenir trompeuse lorsqu’elle est accompagnée d’une fausse légende. Une photo ancienne peut être présentée comme récente, une image prise dans un autre pays peut être attribuée à la RDC, et une scène générée par intelligence artificielle peut être utilisée comme preuve d’un événement réel. Avant de partager une image, trois réflexes sont essentiels : vérifier la source, vérifier la date et vérifier le contexte. La recherche d’images inversées, l’observation des détails visibles (bâtiments, drapeaux, panneaux, uniformes, véhicules) et la comparaison avec des sources fiables permettent souvent d’éviter de relayer une fausse information.

La rumeur de la semaine est une rubrique pour décrypter les fausses informations qui circulent sur nos réseaux sociaux et au sein de nos communautés locales sur le terrain.

Dandjes Luyila