🎧 Sur les traces d’une mémoire congolaise négligée

De Muanda à Matadi, en passant par Boma, plusieurs sites chargés d’histoire témoignent de la mémoire de la traite négrière et de la période coloniale en RDC. Entre récits, symboles et manque de valorisation, leur état actuel interroge sur la transmission du patrimoine et la responsabilité collective face à l’histoire.

À Muanda, cité côtière où l’océan Atlantique rencontre les terres congolaises, l’histoire refait surface aussi bien le long de la plage Tonde qu’à Muanda-Village, situé à une quinzaine de minutes du centre-ville. Au cœur du village, à l’intersection de deux rues, une pancarte attire l’attention : « Marmite des esclaves ». Une inscription qui ravive le souvenir douloureux de la traite négrière.

En empruntant un sentier de terre bordé de palmiers, de manguiers, de baobabs imposants et d’herbes sauvages, on atteint « le trou de stockage des esclaves », un site aménagé il y a environ cinq ans par le gouvernement. C’est là que se trouve la célèbre marmite : un grand chaudron en fonte entouré de deux chaînes, l’une grande, l’autre plus petite, jadis conservés dans une maison inachevée au cœur du village.

« Les marmites étaient au nombre de six. Les cinq autres ont disparu. Elles ont été volées depuis l’époque coloniale et, jusqu’aujourd’hui, il n’y a aucune trace. La seule qui restait risquait aussi de disparaître. Nous sommes allés la récupérer en ville, à l’époque de la société Chevron Gulf, avec les Américains, raconte Simon-Pierre Lemo, notable local âgé d’environ 90 ans, qui tient ce récit de ses aînés. Cette fois-là, au lieu de la ramener dans la forêt, nous avons demandé qu’elle soit déposée au milieu du village, là où se trouve le panneau, pour que nous puissions la surveiller. »

Un mémorial de la traite négrière

« Nous sommes également retournés avec les jeunes du village pour récupérer les chaînes qui se trouvaient dans la forêt et les ramener au village. Il y a plus de cinq ans, le gouvernement nous a aménagé cet espace pour conserver ces biens que nous considérons comme un patrimoine historique et un mémorial de la traite négrière », ajoute-t-il.

Médard-Emmanuel Tambwe Mangala, expert et consultant en tourisme, ancien responsable du ministère du Tourisme aux niveaux national et provincial, rappelle toutefois que ces éléments sont davantage symboliques qu’historiques, car ils n’auraient pas réellement servi dans le cadre de l’esclavage. « Ce sont des restes d’un bateau qui avait fait naufrage. Il appartenait à des Hollandais qui n’avaient rien à voir avec la traite esclavagiste. Mais une histoire s’est construite autour de ces objets, et la population se l’est appropriée. Ils sont devenus une forme de vérité culturelle pour illustrer la traite négrière et l’existence de lieux où des captifs étaient rassemblés avant leur embarquement », précise-t-il.

Selon lui, deux agents du ministère du Tourisme travaillent aujourd’hui sur place avec la communauté pour la sensibilisation et la valorisation du site. Il souligne également qu’il existe « des textes éparpillés », mais « aucun document précis sur cette marmite ».

Il faut parcourir environ 104 kilomètres, soit près d’1 h 30 de route, depuis Muanda pour atteindre Boma. Ancienne capitale du pays entre 1886 et 1908, à l’époque de l’État indépendant du Congo, propriété personnelle du Léopold II, la ville a conservé ce statut sous le Congo belge jusqu’en 1929, année du transfert de la capitale à Léopoldville, aujourd’hui Kinshasa.

C’est notamment dans cette ville que s’est arrêté, en août 1877, le journaliste et explorateur britannique Henry Morton Stanley, accompagné de porteurs qu’il avait recrutés à Zanzibar. Il y passa deux nuits après avoir découvert un baobab creux impressionnant. « Cet arbre a déjà environ 750 ans et pourrait vivre encore plusieurs siècles, jusqu’à atteindre ou dépasser les 1 000 ans selon les experts. Sa circonférence externe est déjà de 20 mètres », explique-t-on sur place.

Le principal attrait du site reste aujourd’hui l’arbre lui-même : le voir, le toucher, entrer dans son tronc creux. Peu d’aménagements ont été réalisés autour. Pour Médard-Emmanuel Tambwe Mangala, cette situation reflète un manque de créativité et d’initiative dans le développement touristique. À l’inverse, Françoise Toyeye, responsable de la section des monuments et sites historiques au Musée national du Congo, évoque surtout un manque de moyens financiers. Elle souligne que, malgré une autonomie de gestion, les ressources restent insuffisantes pour aménager ces sites et les rendre attractifs.

Mais même nos dirigeants ne valorisent pas assez le tourisme.

Guide du site Belvédère à Matadi (Kongo-Central)

À Matadi, le Belvédère domine le fleuve Congo. Un monument en forme de cercueil y rend hommage aux milliers de travailleurs morts lors de la construction du chemin de fer Matadi–Kinshasa entre 1890 et 1898. Peu entretenu, le site est aujourd’hui intégré à un espace de loisirs, au détriment de sa fonction mémorielle.

Cette situation attriste le guide rencontré sur place. « Nous, Congolais, n’avons pas suffisamment la culture du tourisme. Beaucoup viennent ici pour boire et manger, sans connaître l’histoire du lieu. Pourtant, ils se disent fiers d’être natifs de Matadi. Il suffit de leur poser quelques questions sur ce monument pour constater qu’ils n’en savent presque rien. Les visiteurs les plus curieux sont souvent des étrangers. Je suis désolé de le dire, mais même nos dirigeants ne valorisent pas assez le tourisme », confie-t-il.

Alors que ces sites sont essentiels pour comprendre l’histoire du pays, leur dégradation interroge la responsabilité des pouvoirs publics. La préservation du patrimoine historique congolais apparaît aujourd’hui comme un enjeu majeur de transmission, à la croisée de la mémoire, de l’identité nationale et du développement culturel.