De Rutshuru à Gemena, en passant par Moba, Kisangani et Kananga, les radios communautaires renforcent le dialogue, combattent les discours de haine et contribuent à prévenir les violences dans des régions fragilisées. Du nord au sud, de l’est comme à l’ouest de la République démocratique du Congo, les radios communautaires ne se limitent plus à informer.
Elles sont devenues des espaces de médiation, d’écoute et de dialogue. Dans des territoires marqués par les conflits armés, les déplacements de populations ou les litiges fonciers, elles donnent la parole aux citoyens, déconstruisent les rumeurs et favorisent la recherche de solutions pacifiques. Reportage à Rutshuru dans le Nord-Kivu, et à Gemena, chef-lieu du Sud-Ubangi.
Les radios communautaires, premiers remparts contre les conflits en RDC
Lorsque les institutions peinent à atteindre certaines populations, les radios locales restent souvent le média le plus accessible. Alimentées par des journalistes de proximité et profondément ancrées dans leur communauté, elles jouent un rôle qui dépasse largement celui de l’information.
À travers des émissions interactives, des débats publics et des programmes de sensibilisation, elles créent des espaces où les citoyens peuvent s’exprimer, confronter leurs points de vue et chercher ensemble des solutions aux tensions qui fragilisent leur environnement.
Dans plusieurs provinces congolaises, ces médias sont devenus de véritables outils d’alerte précoce, capables d’identifier les signaux annonciateurs de conflits avant qu’ils ne dégénèrent.
« Notre responsabilité, ce n’est pas seulement d’informer. C’est aussi de contribuer à la paix. »
Daniel Shemati, responsable des programmes de la radio UPDECO FM à Rutshuru dans le Nord-Kivu.
Nord-Kivu : à Kiwanja, une émission contre les discours de haine
À près de 70 kilomètres au nord de Goma, la localité de Kiwanja, dans le territoire de Rutshuru, vit depuis plusieurs années au rythme des conflits armés. Les affrontements successifs ont profondément bouleversé le quotidien des habitants, mais également celui des radios communautaires.
Les émissions politiques ont progressivement laissé place à des programmes consacrés à la cohésion sociale, à la prévention des violences et au vivre-ensemble.
Parmi ces initiatives figure une émission diffusée régulièrement sur UPDECO FM, entièrement consacrée à la lutte contre les discours de haine.
Particularité du programme : il est préparé par un comité composé d’habitants de Kiwanja eux-mêmes. La radio met son antenne à leur disposition tandis que son équipe éditoriale encadre les échanges.
Dès les premières minutes de l’émission, le ton est donné.
« Les messages de haine sont des paroles qui divisent les communautés. Nous devons apprendre à les reconnaître pour mieux les combattre. »
Chaque semaine, leaders communautaires, responsables locaux, représentants de la société civile et simples citoyens analysent ensemble les situations qui alimentent les tensions.

L’objectif est clair : empêcher que les rumeurs, les manipulations ou les discours discriminatoires ne deviennent des facteurs de violence.
Contrairement aux émissions classiques, à la radio UPMDCO FM, les animateurs sont issus de la communauté, les thèmes sont choisis à partir de situations réellement vécues, aussi, les auditeurs participent directement aux débats. Les échanges ont pour objectifs, la recherche des solutions plutôt que des responsables.
Informer pour prévenir les violences
Pour Daniel Shemati, responsable des programmes de la radio, cette émission répond à une responsabilité particulière des médias communautaires dans un contexte marqué par la guerre. Les réseaux sociaux, explique-t-il, amplifient aujourd’hui la diffusion des fausses informations et des messages hostiles. Beaucoup de propos haineux circulent sans que leurs auteurs ne mesurent leurs conséquences. La radio tente donc de recréer un espace où les habitants peuvent prendre du recul.
« Les auteurs comme les victimes des messages de haine sont souvent des citoyens ordinaires. Beaucoup relaient des informations sans vérifier leur origine ni mesurer leurs effets. »
L’émission aborde également les traumatismes psychologiques provoqués par les conflits. Selon Daniel Shemati, permettre aux habitants d’exprimer leurs peurs et leurs frustrations constitue déjà une première étape vers la réconciliation.
Des changements visibles sur le terrain
Les responsables de la radio assurent que les réactions des auditeurs montrent une évolution progressive des comportements. Plusieurs témoignages font état d’une plus grande prudence avant de partager une information sur WhatsApp ou Facebook. D’autres reconnaissent avoir participé, parfois malgré eux, à la diffusion de rumeurs qui alimentaient les divisions.
Aujourd’hui, beaucoup affirment vérifier davantage leurs sources.
« Nous avons compris que partager un message sans vérifier son origine peut provoquer des conflits. »
Cette prise de conscience représente, selon les animateurs, l’un des principaux résultats du programme.
Parmi les sujets les plus sensibles figure celui de la cohabitation entre les populations revenues d’exil, les personnes déplacées internes et les communautés hôtes.
Ces dernières années, plusieurs rumeurs ont alimenté la méfiance. Certaines personnes accusent les retournés venus d’Ouganda d’apporter des pratiques de sorcellerie ou d’empoisonnement.
Pour Lualéa Paloku, secrétaire exécutive de l’ONG ADPDDH et membre du comité de lutte contre les messages de haine, ces situations concrètes servent de point de départ aux débats.
« Nous choisissons nos thèmes à partir de cas réels observés dans la communauté. Notre objectif est d’apporter des réponses avant que ces situations ne dégénèrent. »
Les émissions permettent ainsi de déconstruire progressivement les préjugés tout en rappelant les principes de respect mutuel.
« Avant, je considérais toute personne d’une autre communauté comme un ennemi. Aujourd’hui, nous vivons ensemble sans ces préjugés. »
Même si les tensions n’ont pas disparu, beaucoup estiment que ces espaces de dialogue contribuent à apaiser les relations. Pour eux, la radio est devenue un lieu où chacun peut être entendu sans violence.
À plus de 1 500 kilomètres de là, changement de décor. Direction Gemena, chef-lieu de la province du Sud-Ubangi. Ici, les armes ne sont pas toujours à l’origine des tensions. Les conflits liés à la terre, aux limites des parcelles ou aux droits coutumiers figurent parmi les principales causes de violences communautaires.
Dans cette province essentiellement agricole, où la terre constitue la principale source de revenus pour des milliers de familles, un litige foncier peut rapidement opposer voisins, familles ou villages entiers. Face à cette réalité, plusieurs radios locales ont choisi d’investir leurs antennes pour favoriser le dialogue et informer les populations sur les mécanismes de résolution des conflits.
Parmi elles, Radio Liberté Gemena diffuse régulièrement le magazine Ubangi Profond, une émission devenue une référence pour les habitants.
Informer avant que les conflits n’éclatent
Le principe est simple : réunir autour d’une même table les autorités coutumières, les responsables des affaires foncières, des juristes, des représentants de la société civile et les citoyens concernés. L’objectif n’est pas de désigner des coupables, mais d’expliquer les procédures, de rappeler les textes de loi et d’encourager le recours au dialogue plutôt qu’à la violence.
Pour Michi Gabongila, animateur de l’émission, cette approche répond à une mission fondamentale des médias.
« Notre rôle est de sensibiliser. Les conflits fonciers sont nombreux dans le Sud-Ubangi. La radio peut aider les communautés à mieux comprendre leurs droits et à éviter les affrontements. »
Chaque débat est soigneusement préparé afin d’éviter que les échanges ne deviennent eux-mêmes une source de tension.

Les invités sont informés des règles de discussion avant leur passage à l’antenne.
« Nous privilégions une approche pédagogique. Les participants savent que le débat doit rester respectueux et constructif. »
Selon les animateurs, plusieurs différends ont trouvé une issue pacifique grâce aux débats radiophoniques.
L’un des exemples les plus marquants concerne un conflit ayant opposé deux communautés dans le territoire de Kungu. Après plusieurs émissions consacrées au dossier, les protagonistes ont accepté de reprendre le dialogue.
« Ils ont choisi d’enterrer la hache de guerre et de privilégier la voie de la médiation. »
Sans se substituer aux autorités judiciaires, la radio facilite ainsi la reprise des échanges entre des parties parfois totalement rompues. Elle devient un espace neutre où chacun peut exposer sa position sans recourir à la violence.
Chefferies, justice et médias : un partenariat pour prévenir les crises
Pour les autorités coutumières, ces émissions complètent efficacement leur travail quotidien. Avant d’être portés devant les tribunaux, la majorité des litiges fonciers sont d’abord examinés au niveau des chefs traditionnels. Le chef coutumier Kaza rappelle que cette étape reste essentielle.
« La plupart des conflits passent d’abord par la chefferie avant d’être transmis au tribunal de paix lorsque aucun accord n’est trouvé. »
Les émissions radiophoniques permettent justement d’expliquer ces procédures aux populations, souvent peu informées des mécanismes légaux.
Les auditeurs découvrent ainsi la différence entre les droits coutumiers, les actes de vente ou encore le certificat d’enregistrement délivré par les services compétents.
Selon les autorités provinciales : 56 conflits fonciers sont officiellement recensés dans le Sud-Ubangi.
Plusieurs affrontements meurtriers ont été enregistrés ces dernières années, notamment dans les territoires de Kungu, Dongo et Budjala.
La majorité des litiges concernent des terres agricoles.
Sensibiliser pour sauver des vies
Pour Pablo Yené Mbaka, responsable provincial du cadastre, la prévention reste la meilleure réponse face aux conflits. Les émissions radiophoniques permettent d’expliquer les textes de loi dans un langage accessible.
Elles rappellent également les démarches à accomplir avant toute acquisition de terrain.
« Beaucoup de conflits naissent simplement de l’ignorance des procédures. Grâce aux radios, nous constatons une évolution des comportements. »
Selon lui, les habitants sont désormais plus nombreux à consulter les autorités compétentes avant d’acheter une parcelle ou d’engager une procédure foncière. Une évolution qui contribue à réduire les risques d’affrontements.
La société civile salue le rôle des radios
Même constat du côté des organisations citoyennes.
Pour Thiadoc Luindi, acteur de la société civile du Sud-Ubangi, les radios locales sont devenues des partenaires incontournables dans la prévention des conflits.
« Elles donnent régulièrement la parole aux juristes, aux avocats et aux spécialistes des questions foncières. Cela permet aux citoyens de mieux connaître leurs droits. »
Des auditeurs mieux informés… et plus confiants
Dans les rues de Gemena, les témoignages convergent.
Les habitants affirment avoir changé leurs habitudes grâce aux émissions diffusées sur Radio Liberté Gemena. Avant d’acheter une parcelle, beaucoup disent désormais consulter les chefs coutumiers ou les services des affaires foncières.
D’autres expliquent qu’ils savent aujourd’hui vers quelles autorités se tourner lorsqu’un différend survient.
« Avant, nous pensions que la violence était parfois la seule solution. Aujourd’hui, nous savons que la loi prévoit des procédures. »
Pour plusieurs auditeurs, Ubangi Profond est devenu un véritable guide pratique.
À travers la lutte contre les discours de haine dans le Nord-Kivu ou la médiation autour des conflits fonciers dans le Sud-Ubangi, elles démontrent que l’information, lorsqu’elle est rigoureuse, indépendante et proche des réalités du terrain, peut devenir un véritable instrument de paix.
Autre lien : https://www.studiohirondellerdc.org/%f0%9f%8e%a7face-a-ebola-les-rumeurs-fragilisent-la-riposte-en-rdc