🎧 Non, ces deux photos prises en RSA ne montrent pas de scènes de violences liées au débat sur la Constitution en RDC

Des publications virales sur Facebook et X prétendent montrer des violences commises en République démocratique du Congo dans le contexte des débats sur une éventuelle réforme de la Constitution. L’une affirme qu’un homme originaire de l’Est du pays aurait été agressé pour son opposition à cette réforme. L’autre présente un homme grièvement blessé comme une victime d’hommes venus de Kanyama-Kasese pour terroriser les habitants de Kinshasa. Pourtant, les vérifications ont prouvé que ces deux images sont anciennes, toutes deux prises en Afrique du Sud et n’ayant aucun lien avec l’actualité congolaise.

Depuis quelques semaines, les débats autour d’une éventuelle réforme de la Constitution alimentent de nombreuses publications sur les réseaux sociaux. Sur les réseaux sociaux, certaines images sorties de leur contexte sont utilisées pour appuyer des récits accusant des communautés ou des institutions de violences présumées, comme ici et ici. La première photo montre un homme violemment frappé par plusieurs personnes.

« Un Muswahili tabassé par des Luba parce qu’il a dit non au changement de la Constitution pour ne pas donner de mandats supplémentaires à Félix Tshisekedi qui est de la tribu Luba », lit-on en légende de ce cliché.

La seconde présente un homme dont le dos porte de nombreuses blessures. Selon un internaute sur X, il aurait été torturé à Kinshasa par des hommes venus de Kanyama-Kasese, présentés comme agissant pour le compte du pouvoir. « Kinshasa : les barbares venus de Kanyama-Kasese étalent déjà leur premier bilan criminel. Plusieurs Kinois saignent des coups de matraques sur le corps. Assoiffés de sang humain, ces hominidés aguerris au métier de tuer viennent de faire gouter aux Kinois la dose apéritive du châtiment qui leur est réservé », dit-il, prétendant l’usage de « bastonnade cruelle et fouets à tiges d’arbres secs ».  Selon lui, ces actes seraient commus sous les ordres du général Kasongo Kabwik qui aurait « reçu mission d’imposer la peur à tous les Kinois têtus » et « renforcer la Force du progrès de l’UDPS dans la maltraitance des citoyens congolais ».

Deux clichés pris en Afrique du Sud en 2017 et 2021

Pour retrouver le contexte de ces clichés, Vunja Uongo a effectué des recherches d’images inversées. Les premières traces de la première photographie remontent à 2017, bien avant les débats actuels en RDC. Le cliché n’a pas été pris en République démocratique du Congo, mais le 18 février 2017 à Pretoria, en Afrique du Sud par le photographe sud-africain James Oatway. Elle documente l’agression d’un migrant nigérian par un groupe d’autodéfense lors d’une vague de violences xénophobes survenue en Afrique du Sud. Le même jour, plusieurs commerces appartenant à des Nigérians avaient également été pillés. À l’époque, plusieurs médias internationaux, notamment RFI et Voice of America (VOA), avaient utilisé cette image pour illustrer leurs reportages sur ces attaques. Selon Ikechukwu Anyene, alors président de la diaspora nigériane en Afrique du Sud, les violences avaient débuté dès les premières heures de la matinée. À la suite de ces événements, près de 600 ressortissants nigérians avaient choisi de quitter le pays.

La même méthode de vérification appliquée à la seconde photo conduit également vers l’Afrique du Sud, précisément à octobre 2021. L’homme est identifié comme Bheki Sheba. Contrairement aux affirmations diffusées sur les réseaux sociaux, il ne s’agit pas d’un habitant de Kinshasa agressé par des hommes venus de Kanyama-Kasese. Selon les informations publiées à l’époque par le journaliste judiciaire Velani Ludidi de News24, Bheki Sheba affirmait avoir été frappé à coups de matraque par au moins huit agents de la police métropolitaine de Tshwane alors qu’il se rendait dans une fourrière pour récupérer son véhicule, accompagné de deux amis.

L’affaire avait conduit à la mise en cause de onze responsables de cette police métropolitaine devant le tribunal de première instance de Pretoria. Des médias sud-africains, notamment TimesLIVE et Sowetan, avaient publié cette photographie ainsi que des vidéos de la victime dans leurs articles consacrés à cette affaire.

Pourquoi Kanyama-Kasese est-elle mentionnée ?

Les auteurs de la publication associent pourtant cette seconde image à Kanyama-Kasese. Cette cité, située dans la province du Haut-Lomami à environ 275 kilomètres de Mbuji-Mayi, abrite le principal centre du Service national, placé sous l’autorité directe du président de la République. Le Service national est chargé de la formation civique et professionnelle de jeunes, de projets agricoles ainsi que de travaux d’intérêt public. Depuis plusieurs années, il accueille également des jeunes délinquants, communément appelés « Kuluna », dans le cadre du programme « Bâtisseurs de la Nation », destiné à favoriser leur réinsertion.

En mai 2026, le président Félix Tshisekedi a créé une Task force pluridisciplinaire chargée de la salubrité et de l’assainissement de Kinshasa, placée sous son autorité directe et dirigée par le lieutenant-général Jean-Pierre Kasongo Kabwik, ancien responsable du Service national. Selon les annonces officielles, plusieurs milliers de « Bâtisseurs de la Nation » formés à Kanyama-Kasese devraient être déployés dans la capitale pour participer à ces opérations d’assainissement.

À ce jour, aucune preuve ne montre que des membres de ce programme seraient impliqués dans les violences décrites par les publications virales. Joint afin d’obtenir des précisions sur le calendrier de déploiement de cette Task force, le Service national n’a pas donné suite.

Risque d’attiser un récit identitaire

En évoquant les Lubas et les Swahilis, la première image détournée utiliser un procédé fréquent dans les campagnes de désinformation qui consiste à attribuer des actes de violence à une communauté entière sans apporter la moindre preuve. Ce procédé présente le risque de construire un récit susceptible d’alimenter les tensions identitaires. Le phénomène est d’autant plus préoccupant que certaines publications emploient des termes tels que « barbares », « hominidés » ou encore « assoiffés de sang » pour désigner des groupes de personnes. Ce vocabulaire déshumanisant peut renforcer les préjugés, favoriser la stigmatisation et alimenter les discours de haine, particulièrement dans un contexte politique sensible comme celui que traverse actuellement la RDC.

Sur Internet, des images anciennes ou prises dans un autre pays peuvent facilement être réutilisées pour illustrer de faux récits et manipuler l’opinion. Pour ne pas être vecteur de la désinformation, un recul avant tout partage est utile. Les outils de recherche d’image inversée, comme Google Lens ou TinEye, permettent souvent de retrouver l’origine d’une photo et de repérer les détournements. 

La rumeur de la semaine est une rubrique pour décrypter les fausses informations qui circulent sur nos réseaux sociaux et au sein de nos communautés locales sur le terrain.

Dandjes Luyila