Deux documents présentés comme des communiqués officiels de la Primature et du ministère de la Communication et des Médias de la République démocratique du Congo circulent sur les réseaux sociaux. Ils évoquent notamment le dossier des candidats aux postes d’inspecteurs de la Police judiciaire des parquets et attribuent à la Première ministre Judith Suminwa et au ministre de la Communication Patrick Muyaya des prises de position contre le blocage de leur formation. La vérification menée par la cellule Vunja Uongo du Studio Hirondelle RDC montre que ces deux documents sont faux.
Selon le premier document (archivé ici et là), la Première ministre aurait adressé, le 22 août 2026, une injonction de 48 heures au ministre de la Justice pour débloquer le dossier de plus de 1.000 candidats admis au concours d’inspecteurs de la Police judiciaire des parquets. Quant au second, il prétend que le ministre de la Communication et des Médias, Patrick Muyaya, aurait dénoncé ce « blocage injustifié » et demandé au ministre de la Justice de lancer leur formation sans délai.
« En dépit de ses instructions claires et répétées visant à garantir le lancement de la formation et l’intégration de plus de 1.000 jeunes admis au concours, le ministre de la Justice s’entête dans une attitude dilatoire, contraire aux principes de bonne gouvernance, d’équité et de transparence dans la gestion de la chose publique. Ce blocage injustifié compromet l’avenir professionnel de milliers de jeunes compétents et constitue une entrave grave à la méritocratie et à la continuité du service public », lit-on dans le communiqué attribué à la Première ministre Judith Suminwa. La cheffe du gouvernement aurait ainsi posé un ultimatum de « 48 heures à compter de la réception du présent communiqué » pour faire avancer le dossier. « Passé ce délai, la Première ministre se réserve le droit de tirer toutes les conséquences de droit », ajoute le communiqué.
Même ton dans le texte attribué à Patrick Muyaya qui aurait appelé son collègue de la Justice « à faire prévaloir l’intérêt général en procédant, sans délai, au lancement effectif de la formation de ces lauréats ». « Le gouvernement rappelle que le respect du principe de la continuité du service public est une exigence constitutionnelle et un devoir de tout acteur public. Aucune considération administrative ou personnelle ne saurait justifier la paralysie d’un processus régulièrement engagé », aurait-il ajouté.
Des indices visuels qui trahissent la manipulation
Pour vérifier ces affirmations, « Vunja Uongo » a recherché des communiqués authentiques de la Primature et du ministère de la Communication et des Médias, afin de comparer leur présentation avec celle des documents qui circulent. La comparaison avec un communiqué authentique de la Primature, publié le 22 juillet à propos d’une mission conjointe dans le cadre de la lutte contre Ebola, révèle plusieurs différences. Le document en circulation ne comporte notamment pas de pied de page, contrairement au communiqué authentique. Celui-ci reprend les trois couleurs nationales.
Autre anomalie, le filigrane reprenant le logo du gouvernement apparaît flou et difficilement lisible sur le document diffusé sur les réseaux sociaux. Sur le communiqué authentique, ce filigrane est clairement visible. Mais au-delà de ces indices graphiques, la vérification a permis d’obtenir une confirmation directe de l’institution concernée. Contactée, la cellule de communication de la Primature a confirmé que le document était faux.
« Véritable fakenews. À ne pas considérer », a indiqué Jordan Mayenikini, de la communication de la Primature.

La Primature a également rappelé que ses communiqués officiels sont publiés exclusivement sur ses canaux officiels et certifiés.
Le document attribué à Patrick Muyaya présente également des anomalies qui le différencient des modèles utilisés par le ministère. Le premier indice concerne le logo du gouvernement, situé au coin supérieur gauche du document. Celui-ci apparaît déformé et son texte est difficilement lisible. De plus, la date est étrangement placée dans l’en-tête du document. Pourtant, dans les communiqués authentiques du ministère consultés pour la comparaison, elle est placée au début du corps du texte. Le document comporte également une signature attribuée à Patrick Muyaya ainsi qu’un sceau présenté comme celui du cabinet. Or, ces deux éléments ne figurent sur aucun document authentique consulté provenant du cabinet du ministre. La signature utilisée dans le faux document a par ailleurs été retrouvée sur des sites de téléchargement de ressources graphiques, ce qui remet en cause son authenticité. Quant au sceau, les ministères disposent de cachets secs, tandis que le document en circulation présente un cachet humide avec de l’encre.
Pour aller plus loin, une recherche Google à partir de passages exacts des prétendus communiqués n’a permis de retrouver aucune publication médiatique crédible rapportant cette prétendue injonction. Si cette absence ne suffit pas, à elle seule, à démontrer la fausseté des documents, elle constitue toutefois un indice supplémentaire lorsqu’elle est combinée aux incohérences graphiques et au démenti des institutions concernées.
Des traces de manipulation IA
Les deux documents ont été également soumis à des outils de détection des contenus générés ou manipulés par intelligence artificielle. Cette analyse a permis d’identifier un filigrane SynthID, associé aux contenus générés par les outils d’IA d’OpenAI. Cet élément suggère que les documents ont pu être générés ou manipulés à l’aide d’une intelligence artificielle (probablement ChatGPT), à partir de modèles de documents officiels existants. Ce qui pourrait justifier la présence de certains codes visuels des institutions tout en présentant des défauts dans les éléments graphiques de petite taille, comme les filigranes, les logos ou certains textes en arrière-plan.

Cependant, la présence d’un marqueur IA ne doit pas être considéré comme la preuve absolue de manipulation. L’authenticité d’un document officiel passe avant tout par la certification ou pas de sa source, de sa publication par l’institution concernée et de la comparaison avec des documents authentiques.
Le débat autour du concours des inspecteurs de la Police judiciaire
Cette désinformation intervient alors que plus de 1.000 candidats inspecteurs de la Police judiciaire des parquets atttendent toujours d’être formés et pris en charge. Fin 2025, le collectif des candidats ayant réussi le concours d’admission organisé en mars 2025 ont haussé le ton pour réclamer le lancement effectif de la formation.
En février 2026, le ministre de la Justice avait toutefois décidé de refaire le concours de recrutement, après avoir relevé des irrégularités dans la procédure initiale. Il avait notamment invoqué des questions liées à la légalité, à la transparence et à l’équité.
Sur les réseaux sociaux, cette fausse information a créé une opposition artificielle entre la Première ministre et le ministre de la Justice, puis entre le ministre de la Communication et ce même ministre, donnant l’impression d’un conflit ouvert au sein du gouvernement. En reprenant plusieurs éléments caractéristiques des communications institutionnelles, ces documents peuvent être pris pour vrais. Pourtant, l’apparence officielle ne constitue pas une preuve d’authenticité. Un logo peut être copié, une signature numérisée peut être récupérée en ligne et une mise en page peut être reproduite. Avec les outils d’intelligence artificielle et de retouche graphique désormais accessibles au grand public, il est également possible de produire en quelques minutes un document qui ressemble fortement à une communication officielle.
La Rumeur de la semaine est une rubrique consacrée au décryptage des fausses informations qui circulent sur les réseaux sociaux et dans les communautés locales.
Dandjes Luyila