Non, l’évêque de Butembo-Beni n’a pas appelé « l’Est » de la RDC à s’auto-prendre en charge

Sur Internet, désinformation et discours de haine vont souvent de pair, surtout en période de crise. Depuis quelques semaines, des publications prétendent que Monseigneur Melchisédec Sikuli Paluku, évêque du diocèse de Beni-Butembo, aurait invité les populations de l’Est de la République démocratique du Congo (RDC), une zone en proie aux violences depuis trois décennies, à se prendre en charge, face à l’abandon du régime de Kinshasa. Ces propos, relayés par des journalistes locaux et des médias connus, sont en réalité déformés.

« Je reviens de Kinshasa et je n’ai pas eu l’impression que la situation de notre région préoccupe réellement. On ignore même ce qui se passe ici. Nous avons l’impression d’être abandonnés. Je demande à l’Est d’assumer ses responsabilités pour garantir la sécurité des Congolais ». Ces propos sont attribués à Monseigneur Melchisédec Sikuli Paluku, évêque du diocèse de Beni-Butembo. La citation a été reprise en boucle sur les réseaux sociaux Facebook et X notamment. Les auteurs précisent que le prélat aurait fait cette déclaration le vendredi 21 novembre, en marge de la réouverture de la pro-cathédrale de Beni Paida.

Sur les réseaux, ces propos ont fait réagir, donnant lieu à des discours séparatistes. Pourtant, le contexte cité dans les publications a permis à Vunja Uongo de retrouver les propos authentiques de Mgr Sikuli, permettant ainsi de démêler le vrai du faux.

Une confusion entre les mots « État » et « Est »

Pour établir la véracité de cette déclaration, Vunja Uongo a retrouvé les enregistrements sonores de cette journée, notamment une interview de douze minutes accordée par Mgr Sikuli à la presse locale. L’intégralité de l’échange a été écoutée (disponible ici) et à aucun moment l’évêque ne demande à « l’Est » d’assumer ses responsabilités.

S’il dénonce bel et bien l’insécurité persistante et une certaine indifférence des autorités, son appel est clair et sans équivoque : il s’adresse à l’État. « Je demande à l’État d’assurer sa responsabilité », déclare-t-il. La nuance est fondamentale. Elle change entièrement le sens du message.

Une déformation lourde de conséquences

Présentée telle quelle, la citation erronée laisse entendre un appel du prélat à l’auto-prise en charge sécuritaire des populations de l’Est. Cette interprétation a provoqué une vive polémique dans les commentaires en ligne. Certains internautes sont allés jusqu’à plaider pour une désolidarisation entre l’Est et Kinshasa, dans des propos à caractère séparatiste et haineux.

En RDC, le clivage Est-Ouest est souvent remis sur la place publique. Sur ce sujet, Trésor Kibangula, analyste politique et directeur du pilier politique à l’Institut de recherche Ebuteli, a dénoncé une fausse réalité. Selon lui, il n’existe pas de fossé structurel entre l’Est et l’Ouest de la RDC. Toutefois, le chercheur a reconnu que certaines déclarations de responsables publics ont pu renforcer ce sentiment d’abandon, même si, en réalité, ces propos ont souvent été sortis de leur contexte.

« Je perçois plutôt un écart dans la manière de voir les choses car chaque région est secouée par des problèmes singuliers », a-t-il nuancé.

La difficile marche arrière de la désinfo

Contacté par Vunja Uongo, le journaliste auteur de la publication n’a pas réagi. Il a cependant corrigé son post initiale sur Facebook (voir ici), remplaçant le mot « Est » par « État » (publication corrigée). En revanche, sur le réseau social X, la publication initiale est restée intacte, tout comme de nombreux relais de la fausse information. Un exemple de plus montrant que la désinformation circule plus vite que sa correction.

Prise pour vraie, cette information erronée a alimenté un récit dangereux, suggérant que l’Est serait abandonné par « Kinshasa » et devrait se prendre en charge seul. Une narration qui, selon les critères définis par l’UNESCO et la Commission africaine des droits de l’homme, correspond à un discours de haine, même en l’absence d’un appel explicite à la violence. Sur Internet, il est conseillé de toujours vérifier l’authenticité d’un contenu et d’en mesurer la portée avant de le partager.

La rumeur de la semaine est une rubrique pour décrypter les fausses informations qui circulent sur nos réseaux sociaux et au sein de nos communautés locales sur le terrain.