Willy Ngoma, le « colonel-influenceur » devenu visage médiatique du M23

PORTRAIT. Mort dans la nuit du 23 au 24 février lors d’un raid aérien de l’armée congolaise près de la cité minière de Rubaya (Nord-Kivu), Willy Ngoma était depuis 2021 la figure publique du Mouvement du 23 mars (M23). Porte-parole omniprésent, stratège de la communication rebelle et personnalité controversée, son parcours illustre l’évolution des conflits armés à l’ère numérique.

Une identité aux contours flous

À Kinshasa, son nom évoquait l’« agression » attribuée au Rwanda. Dans les territoires sous contrôle du Mouvement du 23 Mars (M23), Willy Ngoma incarnait la voix officielle du groupe armé rebelle. Né en 1974 à Kingigi, dans le district de Musanze au nord du Rwanda selon des sources concordantes, il affirmait pourtant être originaire du Kongo-Central, d’où son patronyme « Ngoma » – commun aux ressortissants de l’Ouest du Congo – qui renvoie, en Kikongo, au tam-tam.

Pourtant, les autorités américaines, qui l’ont sanctionné à plusieurs reprises, indiquaient qu’il portait également le nom de Rutikanga Ngarurira Ingoma dans l’état civil rwandais. Cette dualité d’identité a longtemps alimenté la controverse autour de son profil et de ses affiliations.

Ayant longtemps vécu à Kinshasa, Willy Ngoma a également été, selon son propre récit, un membre influent de l’Union pour la démocratie et le progrès social (UDPS), le parti présidentiel.

Un parcours enraciné dans les rébellions de l’Est

L’engagement armé de Willy Ngoma remonte à la fin des années 1990, lors de la deuxième guerre du Congo. Il rejoint le Rassemblement congolais pour la démocratie (RCD-Goma), mouvement soutenu par le Rwanda à l’époque. Après les accords de paix de Sun City en 2002 et le processus de brassage des forces gouvernementales et des anciens groupes rebelles en 2003, il intègre les Forces armées de la République démocratique du Congo (FARDC). Mais l’expérience est de courte durée.

En 2006, il rejoint le Congrès national pour la défense du peuple (CNDP) dirigé par Laurent Nkunda, considéré comme l’ancêtre direct du M23, officiellement créé en 2012. Après la défaite du groupe armé en 2013 et son retrait vers le Rwanda et l’Ouganda, Ngoma disparaît temporairement de la scène publique. Il réapparaît en novembre 2021 lors de la résurgence du M23 dans le Nord-Kivu.

L’ascension d’un porte-parole hypermédiatique

La relance du M23 marque son véritable essor. A l’aise en français, swahili, anglais et lingala, Willy Ngoma, polyglotte, devient le visage et la voix du mouvement. Pendant plus de quatre ans, il structure et incarne la stratégie de communication du M23.

Toujours en uniforme militaire, souvent photographié dans des zones nouvellement conquises – à Chanzu, à Bukavu ou encore à l’aéroport de Goma -, il diffuse une image de contrôle et d’assurance. Son rôle dépasse celui d’un simple porte-parole. Il multiplie communiqués, vidéos et interventions médiatiques pour défendre les positions du chef militaire Sultani Makenga et du responsable politique Bertrand Bisimwa.

En 2023, lors de la création de l’Alliance Fleuve Congo (AFC) autour de Corneille Nangaa, ancien président de la Commission électorale nationale indépendante (CENI), il conserve cette fonction stratégique. Face aux déclarations des FARDC, il répond systématiquement par des démentis et des « mises au point », occupant le terrain informationnel presque en temps réel.

Condamnation et sanctions

Figure influente du mouvement, Willy Ngoma est condamné à la peine de mort en août 2024 par la justice militaire congolaise, aux côtés de 25 autres personnes, dans un procès lié aux activités du M23. Il figurait sur la liste des sanctions de l’Organisation des Nations unies et des États-Unis pour des « actes qui compromettent la paix et la sécurité de la République démocratique du Congo ».

Selon l’ONU, Willy Ngoma partageait la responsabilité des « crimes commis » par le mouvement rebelle, notamment des meurtres, enlèvements, pillages, recrutement d’enfants soldats, atteintes sexuelles, commerce illicite, exploitation minière, prélèvements de taxes illicites et prolifération d’armes.

Une guerre qui se joue aussi dans le récit

Dans un conflit où la bataille militaire s’accompagne d’une intense guerre de communication, Willy Ngoma a incarné une nouvelle génération d’acteurs armés : omniprésents sur les réseaux sociaux, attentifs à l’image et au récit. Sa disparition pourrait fragiliser la communication du mouvement, tant son image était associée à sa stratégie médiatique.

Plus qu’un porte-parole, Willy Ngoma aura été l’architecte d’une narration destinée à convaincre, mobiliser et influencer, illustrant une réalité contemporaine : dans les conflits modernes, la conquête du territoire s’accompagne d’une conquête de l’opinion.