À Kinshasa, Lubumbashi comme à Goma, le téléphone s’impose progressivement comme un nouvel outil pour payer, transférer, recevoir et conserver de l’argent. Pour de nombreux Congolais, les services de Mobile Money, proposés notamment par les sociétés de télécommunications implantées en République démocratique du Congo, facilitent les transactions quotidiennes et permettent de faire des affaires sans avoir nécessairement recours à l’argent liquide.
« Le mobile money m’aide dans mon secteur à ne pas manipuler l’argent en liquide, à bien gérer mon argent et puis à faciliter ma vente », témoigne une commerçante. Elle explique que le paiement électronique lui permet surtout de ne pas perdre des clients qui n’ont pas de cash.
« Si un client se pointe chez moi et qu’il y a quelque chose qui lui plaît, dès qu’il me demande si je suis en position d’un mobile money, j’accepte directement parce que je ne peux pas louper ces clients. Ça me permet de vendre plus rapidement aux clients qui n’ont pas de cash. »
Cette transformation des habitudes soulève toutefois plusieurs questions : le Mobile Money permet-il réellement à davantage de Congolais d’accéder aux services financiers ? Facilite-t-il les activités des commerçants et des petites entreprises ? Et comment limiter les risques d’arnaques, d’erreurs de transfert, de problèmes de connexion ou encore les coûts liés aux transactions ?
Dans ce numéro de Ngoma ya Kongo, nous nous intéressons aux services financiers mobiles comme levier d’inclusion financière et de développement économique en RDC. De Kinshasa à Lubumbashi, en passant par Goma, utilisateurs, commerçants, entrepreneurs et spécialistes témoignent des opportunités, mais aussi des limites de cette transformation numérique.
Quand le téléphone devient une banque de poche
À Kinshasa, Bijou Mika, commerçante spécialisée dans la vente de vêtements prêts à porter, utilise régulièrement le Mobile Money pour ses activités. Elle effectue des transactions avec ses clients, ses fournisseurs et certains partenaires, en RDC comme à l’étranger.
Pour elle, le téléphone joue presque le rôle d’une banque.
« Le paiement numérique résout beaucoup de problèmes. Ça m’aide de ne pas aller chercher les monnaies ailleurs. Je garde souvent mon argent dans mon compte Mobile Money et puis je le retire en cas de besoin. Si je n’ai pas besoin du cash, je ne le retire pas, je préfère le garder. Je dirais que c’est comme ma banque. Au lieu de me déplacer à la banque ou au guichet, je préfère garder mon téléphone. C’est comme si je me déplaçais avec ma banque. »
Pour les petits commerçants, cette possibilité de recevoir directement des paiements peut également représenter un gain de temps et une réduction des risques liés à la manipulation d’importantes sommes d’argent liquide.
Mais cette évolution reste progressive et ne signifie pas la disparition du cash.
À Lubumbashi, le Mobile Money gagne du terrain
À Lubumbashi, le petit commerce s’anime dès les premières heures de la journée. Les clients achètent, paient et repartent. Désormais, dans de nombreux commerces, le téléphone peut remplacer les billets de banque.
Un client qui n’a pas de cash peut effectuer un transfert depuis son téléphone et repartir avec son achat. Dans certaines petites cantines, des parents utilisent également le paiement électronique pour régler leurs consommations.
Photo : AFP.
Une commerçante explique que près de 30 % de ses clients utilisent déjà ce mode de paiement.
« Certains parents n’ont pas de cash. Ils préfèrent venir payer directement. Nous avons instauré ces systèmes-là. C’est encore presque au début. La proportion jusque-là est encore presque à 30 %. Sincèrement, je préfère le cash. Mais nous avons facilité la tâche à ceux qui n’ont pas de cash pour qu’ils puissent nous envoyer de l’argent via le Mobile Money. Nous avons nos codes QR, les gens peuvent juste scanner et envoyer leur argent. »
Pour certains commerçants, cependant, l’argent liquide reste indispensable, notamment pour pouvoir réapprovisionner rapidement leurs stocks.
Les difficultés d’accès au cash auprès de certains opérateurs constituent également un frein.
« Nous préférons seulement le cash. Si on peut récupérer l’argent au niveau du shop, on nous sert sans problème. Mais ici, avec les autres opérateurs, des fois, ils ont du mal à nous servir. Ils nous servent avec beaucoup de difficultés. Raison pour laquelle on préfère seulement le cash. »
Payer à distance, un avantage pour les clients
Du côté des utilisateurs, le principal avantage est souvent la possibilité d’effectuer une transaction sans se déplacer.
Un habitant de Lubumbashi explique qu’il peut acheter un produit situé à Kinshasa depuis son lieu de travail.
« Avec les numéros, c’est possible de payer même un produit qui est à Kinshasa alors que je suis à Lubumbashi. Ça nous permet d’économiser les transports, premièrement, et aussi de gagner en rapidité. Je peux être au boulot, mais si je paie numériquement, la chose va venir à moi au lieu que moi j’aille la chercher là-bas. »
Photo : AFP.
Mais cette utilisation dépend fortement de la qualité du réseau de télécommunication.
« Ici, il y a des problèmes. Je peux prendre l’exemple du réseau. Parfois, les réseaux compliquent les choses et ça ne nous permet pas de bien faire le paiement directement, facilement. Le monde devient de plus en plus numérique. Le téléphone est devenu un bureau, c’est devenu une vie. »
Le Mobile Money rapproche donc vendeurs et acheteurs, même lorsqu’ils se trouvent à plusieurs centaines de kilomètres l’un de l’autre.
Arnaques et confiance : l’autre visage du paiement numérique
Cette évolution comporte cependant des risques. Certains utilisateurs évoquent des difficultés rencontrées lors d’achats en ligne : produits différents de ceux présentés, qualité insuffisante ou encore risque d’arnaque.
La confiance devient dès lors un élément essentiel. Avec le paiement en espèces, l’acheteur remet directement son argent au vendeur. Sur Internet, l’identité et la fiabilité du destinataire peuvent être moins évidentes.
La vigilance reste donc nécessaire avant tout transfert, particulièrement lorsqu’il s’agit d’un vendeur inconnu ou d’une transaction réalisée à distance.
Pour certains entrepreneurs, le Mobile Money va toutefois au-delà du simple paiement.
Un outil de gestion pour les entrepreneurs
Salas Kambo, entrepreneur congolais, considère le Mobile Money comme un véritable outil de gestion.
Selon lui, les transactions électroniques permettent de garder une trace des recettes et de certaines dépenses.
« Les transactions sont enregistrées, ce qui me permet de garder une trace de mes recettes et de certaines dépenses. Cela facilite le suivi de mon activité et m’aide à mieux savoir combien j’encaisse et combien je dépense. »
Le recours au paiement électronique peut également limiter les risques liés à la conservation d’importantes sommes en espèces, notamment les risques de vol, de perte ou d’agression.
Mais dans la pratique, les difficultés techniques restent nombreuses.
Josue Lukunga, responsable de la maison King Josue, spécialisée notamment dans la vente de matériaux de construction et de matériel électrique, travaille également dans les transferts monétaires depuis 2023.
Il souligne les problèmes liés au dépôt, au retrait et surtout à la connexion.
« Le grand problème que nous rencontrons, c’est par rapport au dépôt et au retrait. Quand le client vient payer, parfois il a l’argent électronique mais il a un problème pour payer la marchandise parce qu’il y a un problème de connexion. Il y a aussi des problèmes de retrait. Dans certains coins de Lubumbashi, on ne trouve pas facilement la monnaie d’un tel ou tel réseau. »
Le paradoxe est donc évident : le téléphone rapproche l’argent de l’utilisateur, mais cet argent n’est pas toujours immédiatement disponible lorsqu’il en a besoin.
À Goma, le Mobile Money remplace certaines fonctions des banques
À Goma, la situation est encore plus particulière. Depuis la fermeture des banques après la prise de la ville par l’AFC/M23 en janvier 2025, les services de Mobile Money sont devenus essentiels pour de nombreux habitants.
Transferts, paiements, réception d’argent et retraits sont désormais largement effectués à travers les réseaux des différentes sociétés de télécommunication.
Pour certains habitants, ces services permettent de maintenir les échanges financiers malgré l’absence des établissements bancaires.
Photo : AFP.
Une habitante de Goma explique que son mari reçoit notamment de l’argent par ce canal.
« Depuis la fermeture des banques, nous utilisons le Mobile Money parce que c’est le seul moyen qui nous reste dans la ville de Goma. C’est beaucoup plus pour les transferts ou les retraits. Pour le paiement, mon mari est parfois payé via la banque et, comme il n’y a pas de banque à Goma, il fait directement le transfert via Airtel Money. »
Mais cette dépendance s’accompagne de difficultés importantes.
Frais de retrait et pénurie de liquidités
À Goma, plusieurs utilisateurs dénoncent le coût des retraits. Plus les opérations sont nombreuses ou importantes, plus les frais peuvent peser sur les budgets.
« À chaque retrait, l’agent applique un pourcentage ou un montant selon la somme retirée. Pour quelqu’un qui effectue plusieurs retraits, ces frais deviennent vraiment une charge importante. »
À cela s’ajoutent les problèmes de réseau et les difficultés liées à la confirmation des transactions.
Un autre habitant évoque surtout la pénurie de cash.
« On peut arriver à faire des opérations financières importantes à hauteur de centaines et même de milliers de dollars. Quand il n’y a pas de cash, ceux qui font ces services exigent parfois des sommes exorbitantes pour avoir le cash. »
Le manque d’assistance constitue également une difficulté pour certains utilisateurs, notamment lorsqu’une transaction pose problème.
Les opérateurs face à une forte demande
Du côté des opérateurs, la fermeture des banques a entraîné une hausse importante de l’activité. Les boutiques de Mobile Money sont devenues des points de passage essentiels dans plusieurs quartiers de Goma.
Rubega Cizungu Ézékiel, opérateur de Mobile Money à Mabanga Sud, constate cette évolution.
« Mobile Money a remplacé le service de banque sur certains points. Les gens veulent des retraits, déposer de l’argent. Nous vivons une situation vraiment très compliquée avec le Mobile Money. Ici, on manque même de cash pour servir les clients parce que tout le monde souffre de cet engouement. »
L’approvisionnement en liquidités constitue donc l’un des principaux défis. Les perturbations des circuits habituels d’approvisionnement compliquent davantage la situation.
Le Mobile Money peut-il remplacer la banque ?
Pour l’économiste Magloire Tsongo, le Mobile Money joue aujourd’hui un rôle essentiel dans le maintien des échanges économiques, mais il ne peut pas remplacer totalement les banques.
« Le Mobile Money peut prendre le relais de la banque pour certaines opérations courantes, notamment les transferts d’argent, certains paiements, les dépôts et retraits de faibles montants. Mais pour les grands commerçants et les grands opérateurs économiques qui effectuent des opérations importantes, le Mobile Money ne suffit pas. »
Selon lui, la banque conserve une fonction essentielle : financer les entreprises et les unités de production.
Le Mobile Money facilite donc la circulation de l’argent, mais ne peut pas, à lui seul, assurer le financement nécessaire au développement des entreprises.
Une porte d’entrée vers l’inclusion financière
Pour Kabeya Kanyonga, expert-comptable agréé et analyste financier certifié, l’inclusion financière constitue l’un des leviers du développement de la RDC.
« L’inclusion financière représente un des leviers importants. Lorsqu’on parle d’inclusion financière, l’État doit garantir l’accès aux services financiers à tous les individus et à toutes les sociétés. Ces services doivent être abordables et de bonne qualité. »
Le Mobile Money a, selon lui, permis à des personnes auparavant éloignées du système bancaire d’accéder à certains services financiers.
Dans les zones où les banques sont peu présentes, le téléphone permet désormais d’ouvrir un compte de monnaie électronique, de recevoir de l’argent, d’effectuer des paiements ou de réaliser des transferts.
Mais l’expert estime que le chemin reste encore long.
« Avec le Mobile Money, on a permis aux gens qui sont dans des zones reculées d’avoir un compte financier et d’accéder à certains services. Mais il faudra aller au-delà. Aujourd’hui, le chemin est encore long. »
Le défi des coûts et de l’interopérabilité
Parmi les principaux obstacles figurent les coûts des opérations et la multiplication des opérateurs.
Pour Kabeya Kanyonga, le fait qu’un utilisateur doive parfois disposer de plusieurs numéros pour accéder aux différents réseaux constitue encore un frein.
« Aujourd’hui, un Congolais lambda a un numéro de chaque société de télécommunication. Lorsqu’il doit faire un transfert, il doit choisir l’opérateur. Cela freine encore l’émergence de certains services financiers. »
Il plaide pour une réduction des coûts entre opérateurs et une meilleure convergence entre les services de monnaie électronique et les banques.
L’autre enjeu est celui de l’éducation financière. Disposer d’un compte ne suffit pas : encore faut-il savoir utiliser correctement les différents services disponibles.
Femmes, jeunes et secteur informel : des bénéficiaires importants
Le Mobile Money peut également jouer un rôle important pour les femmes, les jeunes et les travailleurs du secteur informel.
Pour Kabeya Kanyonga, les femmes qui exercent de petites activités commerciales peuvent notamment gagner du temps en évitant certains déplacements en banque.
« Les femmes ont tellement de charges familiales. Aller passer toute une journée dans une banque commerciale pour faire un dépôt ou un retrait, ça pèse dans leur gestion du temps. Le Mobile Money a résolu certains problèmes, mais pas tous. »
Car l’inclusion financière ne se limite pas à la possibilité de déposer ou retirer de l’argent. Elle implique également l’accès au crédit.
Or, selon l’expert, les possibilités de financement offertes directement par les opérateurs de monnaie électronique restent limitées.
Un chantier encore ouvert
Le développement du Mobile Money en RDC constitue donc une avancée importante, mais il ne peut être considéré comme une solution à tous les problèmes du système financier.
Le téléphone permet désormais à de nombreux Congolais d’effectuer des transactions sans passer par une agence bancaire. Il facilite les paiements, les transferts et certaines activités commerciales. À Goma, il contribue même au maintien d’une partie des échanges économiques dans un contexte où les banques sont fermées.
Mais les difficultés restent nombreuses : coûts des transactions, problèmes de réseau, manque de liquidités, plafonds, risques d’arnaque, faible éducation financière et accès limité au crédit.
Pour Kabeya Kanyonga, une meilleure coordination entre les opérateurs de monnaie électronique, les banques, les institutions de microfinance et les autorités de régulation permettrait d’aller plus loin.
« Je pense que c’est juste une prise de conscience, l’identification des problèmes réels et la volonté politique pour avancer. »
Le Mobile Money n’est donc peut-être pas encore la banque de demain. Mais en RDC, il est déjà devenu une porte d’entrée vers les services financiers pour une partie importante de la population.
La question désormais n’est plus seulement de savoir si les Congolais utilisent le Mobile Money, mais comment faire en sorte que cette transformation numérique soit plus accessible, moins coûteuse, plus sûre et réellement capable de contribuer au financement de l’économie congolaise.